[FR] RÉSUMÉ | Débat |Dans quelle mesure pouvons-nous parler d’un « mode de vie européen» et s’il existe quel est-il?

En novembre 2019, PubAffairs Bruxelles et la Représentation permanente de l’ Organisation internationale de la Francophonie (OIF) auprès de l’Union européenne ont organisé un débat sur la question de l’existence d’un « mode de vie européen » avec M. László Trócsányi, Député européen (PPE/HU), M. Jean Leclercq, Professeur de Philosophie à l’UCL Louvain, M. Andrea Rea, Professeur de Sociologie à l’ULB, M. Domenico Rossetti di Valdalbero, Secrétaire général de l’Union des Fédéralistes Européens (UEF.be) et M. Aymeric De Lamotte, avocat et conseiller communal.

M. Stéphane Lopez, Ambassadeur, Représentant de l’Organisation Internationale de la Francophonie auprès de l’UE, a tenu un discours d’introduction.

Le débat était modéré par M. Renaud Denuit, écrivain et éditorialiste pour le média Agence Europe.

Dans son discours introductif, le Représentant permanent de l’OIF, l’Ambassadeur Stéphane Lopez, a d’emblée soulevé la fragilité de la notion de « mode de vie européen », les différences de traduction entre les 24 langues officielles,  et le fait que les précisions fournies par la Présidente de la Commission sur ce qu’elle entendait par mode de vie rapprochaient le terme à celui de valeurs. Il a ensuite invité les orateurs à se pencher  non pas sur la polémique autour du lien « protection du mode de vie » et « migration », mais plutôt sur le fond, comme y engage l’intitulé du débat et à notamment partager leurs vues sur la réalité d’un mode de vie européen, sur l’existence de valeurs intrinsèques et singulières que l’Union européenne pourrait revendiquer comme siennes.

Après avoir expliqué brièvement quelles étaient les possibles significations du terme « mode de vie », le modérateur M. Renaud Denuit s’est tourné vers les participants en leur demandant de présenter leur point de vue sur la signification du terme.

M. Andrea Rea a donné le point de vue d’un sociologue. Prenant la ville de Bruxelles en exemple, il y a souligné les différents « styles de vie » ou « modes de vie » qui  y coexistent et a expliqué que ces différences sont liées à plusieurs facteurs, comme la classe sociale, la zone de résidence et/ou les habitudes personnelles. Nous devrions donc définir un « mode de vie » ou « style de vie » comme l’ensemble des pratiques qui marquent la différence entre « nous» et les  « autres ». M. Rea a ensuite relevé que la polémique autour du terme, suite à la communication de l’intitulé du portefeuille de M. Schinas, est liée au fait que la nouvelle Commission a mis en relation « mode de vie » et question migratoire, en renvoyant à une altérité imaginaire entre citoyens européens et ceux vivants dans d’autres parties du monde. L’orateur a rappelé que les Etats-nations se sont historiquement constitués autour d’un imaginaire culturel propagé via le système d’éducation et les médias qui ont joué un rôle fondamental dans le processus d’uniformisation culturelle des citoyens des nouveaux Etats. Cependant, l’Europe s’est constituée, elle, autour de valeurs communes démocratiques et interculturelles et la véritable question à laquelle nous devrions répondre si nous voulons identifier notre « mode de vie » est de savoir si cette culture démocratique en Europe est en train de gagner ou de perdre terrain dans le contexte politique et social d’aujourd’hui.

M. Jean Leclercq a donné le point de vue du philologue et a parlé tout d’abord de linguistique, remarquant que l’Europe est un monde de traduction, d’interprétation et de dialogue dans et entre des langues diverses. Pour ce qui est de l’expression « mode de vie », ou «way of life » en anglais, elle fait référence au titre d’un ouvrage de la Fondation Adenauer « Was Europa ausmacht », dont on peut penser qu’il a servi à inspirer les travaux. Selon la langue dans laquelle il est traduit, le concept peut avoir plusieurs significations d’où donc l’ambiguïté de celle qui existe aujourd’hui. M. Leclercq a également expliqué que le choix du terme « mode de vie » correspond à un archaïsme conceptuel dérivant de la sociologie urbaine des années 80 selon laquelle les habitudes et les façons de faire étaient fortement connectées à une représentation sociale rigide des communautés présentes dans un certain territoire. Il y a dès lors un risque de tomber dans l’identitarisme, le terme étant porteur d’une vision du monde exclusive. Dans le cas présent, le risque est d’autant plus élevé que « promotion » d’un mode vie européen et immigration ont été associées. Selon l’orateur, la corrélation suggère qu’il existe une « culture européenne » et des cultures « étrangères» porteuses de « danger ». M. Leclercq a conclu son intervention en citant Thomas Hobbes selon lequel la peur des autres a été utilisée afin de construire la société qui est donc bâtie selon une vision dichotomique et/ou conflictuelle des dynamiques sociales.

M. László Trócsányi a lui cité Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères français, qui dans son livre « Face au chaos, sauver l’Europe » dédie un chapitre à la préservation du mode de vie européen, « mode de vie » qu’il définit comme un équilibre entre individu et groupe, liberté et organisation, protection et expérimentation. L’orateur a fait remarqué qu’il est intéressant en soi qu’Hubert Védrine, un pro-européen bien que critique, ait senti la nécessité de consacrer une partie de son ouvrage au « mode de vie européen ». M. Trócsányi, juriste de formation, a ensuite parlé de la jurisprudence constitutionnelle française, expliquant  le concept d’« ordre public immatériel », à savoir l’ensemble des valeurs sociétales qui régissent le comportement individuel et collectif des citoyens. L’orateur a continué en affirmant que la notion d’ « ordre publique immatériel » est assimilable à la notion de « mode de vie » et que le vocabulaire juridique peut éclairer le débat politique actuel sur la question du « mode de vie ». L’orateur a ensuite expliqué que dans chaque Etat membre de l’Union nous retrouvons ce type de débat car l’ensemble des pays membres de l’UE est en train de faire face à une crise de représentation entre les élites et la population. Ainsi, la Commission européenne a voulu essayer de combler le fossé avec ses citoyens en proposant un portefeuille pour « protéger le mode de vie européen ». M. Trócsányi a aussi affirmé que l’intégration européenne se heurte à une résistance croissante, passive et active, qui s’est exprimée lors de divers référendums et a culminé avec le Brexit, mais est aussi visible dans d’autres pays comme la Pologne ou les Pays-Bas. L’orateur a conclu son intervention en rappelant que la question des valeurs européennes est complexe car si nous partageons certaines valeurs nous différons aussi sur certains points, raison pour laquelle le débat sur le « mode de vie » n’est pas clos.  

M. Domenico Rossetti di Valdalbero a souligné la place de la langue dans la société en général et en Europe en particulier. Cette dernière imprègne notre façon de penser et définit partiellement notre culture et notre identité. Historiquement, les Etats nations ont aussi fondé leurs identités sur cette base. L’Europe peut de prime abord sembler être fragmentée par une multitude d’Etats avec des populations d’origines, de cultures et de traditions différentes. Cela apparait surtout dans les moments difficiles, comme lors de la crise économique et financière de 2008 ou pendant la crise migratoire de 2015. Mais il est nécessaire, selon l’orateur, citant Giuseppe Mazzini, Victor Hugo, Denis de Rougemont et Altiero Spinelli, de promouvoir une ‘identité européenne’ dans laquelle tous les citoyens de l’Europe puissent s’identifier. La promotion d’une identité européenne est, selon M. Rossetti, cruciale à la fois pour développer un sens d’appartenance à la maison commune européenne mais aussi pour jeter les bases d’une « union sans cesse plus étroite entre les peuples d’Europe », objectif indiqué au premier article du Traité sur l’Union européenne. Sans l’ébauche d’une identité européenne, la collaboration politique et la solidarité entre les Etats et les peuples d’Europe risquent de n’avancer que trop lentement. Comment faire face aux enjeux mondiaux comme les changements climatiques ou les bouleversements technologiques si les Etats de l’Union marchent en ordre dispersé ? Pour toutes ces raisons, selon l’orateur, l’initiative de la nouvelle Commission est un acte de courage nécessaire. Il peut non seulement promouvoir une identité européenne commune, mais aussi stimuler l’émergence d’une Europe plus efficace, collégiale et solidaire d’autant plus nécessaire que l’environnement géopolitique est incertain. M. Rossetti promeut aussi l’idée d’une « transition socio-écologique » qui pourrait servir d’étendard à la jeunesse européenne.

Prenant la parole, M. Aymeric de Lamotte a précisé qu’en matière de définition du « mode de vie », Mme Von der Leyen a fait référence aux valeurs définies par Article 2 du traité sur l’Union européenne, plutôt qu’à une signification littérale du terme. L’orateur a ensuite remarqué qu’il aurait été plus correct de parler de « civilisation », plutôt que de « mode de vie ». Afin de corroborer son affirmation, M. de Lamotte a souligné qu’il n’existe pas en Europe d’idée de peuple unique. En revanche, le continent partage une histoire, où mieux, une civilisation commune qui s’est formée  au cours des siècles, évoluant depuis la Grèce antique et la fondation des valeurs démocratiques, en passant par le siècle des lumières, sans oublier l’émergence de culture judéo-chrétienne avec la notion de dignité humaine. Selon l’orateur, cette construction a abouti à un espace de partage d’idées, donc à la naissance d’une civilisation qui a inscrit ses valeurs dans les constitutions des ses Etats membres. M. de Lamotte a terminé son discours en soulignant que la volonté de la Commission de s’engager dans le domaine des valeurs, plutôt que de rester concentrer sur le volet du succès de l’intégration économique, est un bon signe pour le processus d’intégration européen.

Pour le deuxième tour de table, M. Denuit a proposé d’aborder la question de l’identité de l’Europe en général et la perception de cette identité à l’intérieur et à l’extérieur du vieux continent.

M. Rossetti di Valdalbero a mis en lumière le fait que lorsqu’ils sont sur un autre continent les citoyens européens se retrouvent, se reconnaissent et partagent de points communs. Ils ont la même vision et des valeurs fondamentales communes qui les rapprochent. A titre d’exemple, l’orateur a évoqué l’expérience d’une des ses connaissances qui, après avoir travaillé plusieurs années à la Commission européenne, a rejoint l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. C’est lorsqu’on est confronté aux cinq continents que l’on se rend compte que l’on a tellement en commun en Europe, qu’il s’agisse des valeurs comme la liberté d’expression, l’égalité hommes-femmes ou du respect des droits individuels. L’orateur a ensuite mentionné les moments les plus brillants et les plus obscurs de l’histoire européenne et a partagé l’idée d’un héritage commun forgé autour du christianisme et du siècle des Lumières, autour de la foi et de la raison. Toutefois, M. Rossetti a aussi expliqué que les grandes valeurs qui caractérisent l’Union sont souvent prises pour acquises et que nos modèles de démocraties avancées sont souvent perçus comme donnés et non comme des conquêtes fondamentales.

M. Trócsányi a lui comparé la manière dont les Etats-Unis et l’Europe gèrent leur   image et communiquent à l’extérieur et à l’intérieur de leurs territoires respectifs. Selon l’orateur, les Etats-Unis, au moyen notamment de leur industrie cinématographique, se sont toujours montrés fiers de leurs propres valeurs, ce qui a contribué au renforcement de leur identité. Cette démarche n’est absolument pas celle adoptée en Europe, où ce type de fierté est plutôt caché. En ce qui concerne la vocation universaliste de l’Europe, M. Trócsányi a partagé l’idée de la vocation universelle des valeurs de l’UE, mais a ajouté que cela ne devait pas empêcher de constater aussi les différences présentes dans le vieux continent.

M. Leclercq a déclaré partager l’idée de défendre les valeurs propres à l’Union européenne, mais il a aussi ajouté que l’universalisme a toujours été le principe fondateur de l’Union. Définir une identité fondée sur des valeurs précises comporte inévitablement le risque de tomber dans l’identitarisme, et d’éroder ainsi la volonté d’inclusivité à laquelle l’UE tient. Le terme « valeur », selon l’orateur, pourrait être remplacé par le terme « ressource », plus inclusif. M. Leclercq a ensuite commenté l’intervention de M. Lamotte : d’après l’orateur, si nous pouvons partager l’opinion selon laquelle nous avons une histoire et une « civilisation » qui nous ressemble, la définition d’un « mode de vie » européen basé sur l’héritage gréco-romain, les Lumières et, surtout, sur des principes judéo-chrétiens, est très étroite et exclut d’autres cultures et peuples qui, d’ailleurs, sont présents en Europe depuis longtemps. Cette ligne de pensée, a conclu l’orateur, peut devenir contre-productive pour l’Europe, notamment pendant la période de crise sociale et politique que nous sommes en train de traverser.

Reprenant la parole, M. Lamotte a précisé que le fait de définir une « civilisation européenne » n’implique pas nécessairement de valoriser le nationalisme ou l’identitarisme. Agréant avec M. Trócsányi, l’orateur a souligné qu’à la différence des Etats-Unis, l’Europe a peur d’exprimer une vision affirmative d’elle-même à cause de son passé obscur qui rend difficile la valorisation de certains aspects de l’identité européenne. Il faudrait faire une distinction fondamentale entre le « nationalisme belliqueux », qui exclue les autres, et un « simple patriotisme » qui n’empêcherait pas l’amélioration des politiques d’inclusion. M. Lamotte a ensuite expliqué que le processus de prise de conscience de l’existence d’une « civilisation européenne » est essentiel pour permettre à l’Europe de se réaffirmer non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan culturel. En outre, l’orateur a insisté sur le fait que ce processus est nécessaire en raison de la crise politique que l’Europe vit actuellement et étant donné les frictions actuelles avec le continent asiatique et les Etats-Unis. L’orateur a conclu en soulignant que ce processus pourrait aussi aboutir à la clarification des principes d’inclusion qui définissent aussi l’Europe culturellement.

M. Rea a réagi aux interventions précédentes en remarquant qu’il partage l’idée selon laquelle la distance entre élites et citoyens, ainsi que les défis posés par la migration, sont des questions qui nécessitent des réponses. Le même schéma, selon lui, est applicable à la question de l’identité européenne, même si le débat sur les racines chrétiennes du continent pendant la rédaction du traité établissant une Constitution pour l’Europe a mis en évidence qu’un tel débat présente certains risques. Toutefois, la question fondamentale dans le débat sur le mode de vie, ainsi que sur l’identité européenne, reste la question de la culture démocratique en Europe. En effet, l’Europe s’est construite après six siècles de guerre en un espace de paix et de collaboration fondé sur la démocratie, la liberté de pensée, la liberté d’association. La montée des partis populistes et nationalistes, basée sur la peur et l’exclusion est dès lors, d’après M. Rea, un danger majeur pour l’Europe pour laquelle les risques viennent plutôt de l’intérieur que de l’extérieur.

La session de questions-réponses avec l’auditoire a couvert les thèmes suivants:  l’impact du portefeuille de M. Schinas sur la nouvelle Commission; la question du gendre et l’identité européenne;  l’identité européenne vue par les non–européens ; la crise sociétale et identitaire et les jeunes citoyens;  le rôle de la crise d’identité et de la fragmentation de la société dans la définition du « mode de vie » ; la définition du mode de vie européen comme facilitateur de dialogue social; l’élargissement et les valeurs européennes ; l’importance du débat sur le « mode de vie » comparé aux autres questions importantes en Europe; identitarisme et immigration ; la comparaison entre l’universalisme et le relativisme dans la société contemporaine; l’interprétation du « mode vie » par les médias; la relation entre le mode de vie et la géopolitique contemporaine; la définition de l’identité européenne au XXIème siècle; la relation entre la question du « mode de vie » et le monde digital.

Voulez-vous approfondir les questions abordées lors de notre débat? Consultez les publications et références répertoriées ci-dessous:

Lettre de mission de Ursula Von der Leyen à Margaritis Schinas, Commission européenne [EN]

Le nouvel intitulé du portefeuille à l’immigration fait polémique, Euractiv.fr

Le “mode de vie européen”, c’est quoi ?, RTBF

César, Vésale, Newton… Un nouvel élan européen grâce à notre culture commune, La Libre Belgique

« Protection de notre mode de vie européen » : l’opposition dénonce une rhétorique dangereuse et populiste, Le Monde

«Protéger le mode de vie européen», un premier pas vers l’Europe enracinée?, Le
Figaro

« Mode de vie européen » : Ursula von der Leyen persiste et signe, Le Point

Union européenne: le futur commissaire ne devra plus protéger, mais promouvoir le “mode de vie européen”, RTBF

« Protection du mode de vie européen »: l’Europe cède-t-elle à la pression populiste?, Cathobel

Créer une identité culturelle commune à l’Europe pour la sauver : l’idée qui manque aux européennes, Ouest France

Et si on recommençait par la culture ? Plaidoyer pour la souveraineté européenne, Fondation Robert Schuman

Peut-on refonder l’Union européenne par la culture?, Le Figaro

Les identités sont-elles le moteur du populisme? , France Culture

”Notre mode de vie européen”, France Culture