[FR] RÉSUMÉ | Débat | Quels défis pour le multilinguisme dans l’Union européenne d’aujourd’hui ?

Le 26 septembre, PubAffairs Bruxelles et la Représentation permanente de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) auprès de l’Union européenne ont organisé un débat d’idées qui portait sur la question des défis relatifs au multilinguisme en Europe et au sein des institutions européennes avec Mme Ana-Maria Stan, de l’unité « Ecoles et multilinguisme » de  la Commission européenne (DG EAC), M.me Monica Semedo, députée européenne (RenewEurope/FR)  membre de la Commission de l’emploi et des affaires sociales (EMPL), le Professeur Jacques De Decker, Secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et Mme Anna Sole-Mena, auteur de « Multilingues dès le berceau. Éduquer les enfants en plusieurs langues ».

M. Stéphane Lopez, Ambassadeur, Représentant de l’Organisation Internationale de la Francophonie auprès de l’UE, a tenu un discours introductif. 

En guise d’introduction, Renaud Denuit a expliqué que le débat était organisé dans le cadre de la Journée européenne des langues, journée instituée par le Conseil de l’Europe afin d’encourager l’apprentissage des langues et d’accroître le plurilinguisme ainsi que la compréhension interculturelle. M. Denuit a précisé que promouvoir l’emploi des langues et permettre à tout citoyen de disposer d’un portefeuille linguistique large est essentiel pour favoriser la compréhension mutuelle et l’enrichissement personnel, professionnel et culturel. Le modérateur a ensuite donné la parole à l’Ambassadeur Stéphane Lopez.

Le Représentant permanent de l’OIF, l’Ambassadeur Stéphane Lopez, a mis l’accent sur la dégradation de la diversité linguistique au sein des institutions européennes et sur les libertés prises avec le régime linguistique, notamment à l’écrit. Il a expliqué recevoir des plaintes de la part de députés européens, de fonctionnaires européens ou encore de membres d’associations las de devoir patienter pour obtenir les documents dans des langues autres que l’anglais, à une époque caractérisée par l’immédiateté. Il a ensuite cité les statistiques fournies par les Institutions elles-mêmes aux représentations des États francophones et a insisté sur le risque que fait peser sur la démocratie une politique qui consiste à construire une Union européenne entre « happy few » anglophones, qui sont précisément ceux-là même qui dénoncent l’euroscepticisme et le  populisme. Il a, enfin, parler du paradoxe qui consiste à recommander l’enseignement des langues dans les États membres, tout en en privilégiant une seule dans le cadre de son fonctionnement, et ce en dépit de l’existence de services linguistiques dédiés.

Après le discours de l’Ambassadeur Lopez, le modérateur a posé une question au public, à savoir, « est-ce-que le pouvoir public en Europe a fait suffisamment d’efforts pour faire face aux défis du multilinguisme?». L’opinion de l’auditoire était légèrement négative.

Renaud Denuit a ensuite présenté les intervenants avant de rappeler que la problématique de la multiplicité des langues existait au sein de l’Union européenne depuis sa création mais était devenue de plus en plus complexe suite aux différentes vagues d’élargissement. S’adressant à la Députée Monica Semedo, il lui a demandé son opinion sur le multilinguisme et sur le rôle que joue le Parlement européen dans sa promotion.

Mme Monica Semedo a partagé l’expérience du son pays, le Luxembourg, où de nombreuses langues coexistent et sont intégrées dans la vie des citoyens dès l’enfance via le système éducatif. La députée a souligné que, au-delà des trois langues officielles, à savoir le luxembourgeois, l’allemand et le français, d’autre langues de pays de l’UE et de pays tiers sont aussi utilisées au Grand-Duché. Mme Semedo a ensuite expliqué que, durant sa brève expérience en tant que députée européenne, elle a apprécié que le site du Parlement européen soit disponible dans les 24 langues officielles de l’Union, que la communication dans différentes langues est toujours encouragée, et le fait que chaque député a le choix de s’exprimer dans la langue qu’il veut. Elle a ensuite fait remarquer que l’utilisation des langues de travail communes est malgré tout utile afin d’améliorer la qualité de la communication et éviter tout malentendu, étant donné que chaque membre du parlement, ainsi que ses collaborateurs, essaie de communiquer de la manière plus efficace possible. Mme Semedo a aussi mis en avant le fait que, afin que la communication avec les citoyens soit la plus efficace, transparente et inclusive possible, le Parlement européen non seulement donne accès aux travaux institutionnels dans toutes les langues officielles de l’UE, mais est aussi tenu de répondre aux questions des citoyens dans la langue avec laquelle la question était posée. Concernant l’idée que l’apprentissage des langues favoriserait la compréhension mutuelle, Mme Semedo a insisté sur la nécessité pour les députés d’utiliser un langage clair, simple et, dans la mesure du possible, sans jargon technique, ainsi que sur la valeur ajoutée des réseaux sociaux afin que les citoyens puissent comprendre plus en profondeur les travaux institutionnels de l’UE.

Le modérateur s’est ensuite tourné vers Mme Anna-Maria Stan, lui demandant d’expliquer l’approche de la Commission vis-à-vis de la question du multilinguisme et à l’égard du nouveau volet du programme Erasmus+ qui vise aussi à promouvoir l’apprentissage des langues.

Mme Ana-Maria Stan a fait tout d’abord part de son expérience professionnelle à l’Unesco, où elle avait travaillé sur la question des peuples autochtones au sein du Secteur Culture, et ensuite à la Direction Générale Education et culture. Son expérience dans cette dernière entité lui a notamment permis de constater les progrès réalisés jusqu’à présent en matière d’education et langues, ainsi que les défis qui restent à relever dans la société européenne contemporaine. L’oratrice a rappelé que la Commission avait pris, en 2012, l’initiative de mesurer les compétences linguistiques des élèves de 15 ans, afin d’obtenir des repères au niveau européen, et que, bien qu’un progrès général avait été constaté et que l’âge d’apprentissage d’une première langue étrangère ait baissé, l’évaluation avait montré que le pourcentage d’étudiants ayant un niveau B1 dans la première langue étrangère reste proche de 40 %, et que seuls 25 % des étudiants ont un niveau équivalent dans la seconde langue. Cette deuxième langue est en outre souvent abandonnée après quelques années. Mme Stan a aussi fait remarquer que l’anglais est la première langue étrangère étudiée par environs 97 % des étudiants aujourd’hui en Europe. Ainsi, il s’agirait, pour soutenir le multilinguisme et la diversité linguistique en Europe, d’encourager l’apprentissage d’une deuxième langue. Selon l’oratrice, le multilinguisme est aussi fondamental au regard des récentes vagues migratoires qui ont amené de nouvelles langues, et dès lors, de nouveaux défis pour les systèmes éducatifs et sociaux européens.

Quant au programme Erasmus+, l’oratrice a expliqué que la Commission a proposé de doubler son budget et que, subséquemment, le Parlement a proposé de tripler les fonds alloués à ce programme. Mme Stan a terminé son intervention en réitérant l’importance de l’apprentissage des langues durant le parcours éducatif pour s’assurer que les nouvelles générations soient ouvertes aux autres cultures d’Europe, et aussi du monde entier. 

Le modérateur s’est ensuite tourné vers M. De Decker pour qu’il explique la  relation entre vie culturelle et intensité du multilinguisme et comment les deux s’influencent réciproquement.

M. Jacques De Decker a tout d’abord fait référence à l’histoire de l’Europe en décrivant la culture européenne comme une des mosaïques les plus riches du monde, des peuples et cultures ayant coexisté sur un territoire relativement restreint et fait preuve d’une grande créativité pendant des siècles. Ainsi, le continent européen a été structurellement confronté à la complexité. Selon M. De Decker, ceci a continué et la démarche européenne envers les autres cultures est celle d’une entité avide de connaissances et ouverte au dialogue interculturel. En ce qui concerne la construction européenne, l’orateur a souligné l’importance symbolique du choix de villes telles que Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg en tant que centres névralgiques de l’UE : toutes les trois sont des villes fortement multilingues et géographiquement au croisement de plusieurs cultures. Bruxelles est une des villes les plus multilingues de la planète, le Luxembourg a bien intégré dans son système éducatif et social la question du multilinguisme et Strasbourg est une sorte de « ville liaison » entre les cultures germanique et française. Derrière le choix de ces villes pour former le trépied européen, réside la volonté de promouvoir l’idée de la relativité de la langue selon laquelle aucune langue n’est négligeable et que toutes ont un potentiel égal d’élucidation du monde. M. De Decker a ensuite développé sa pensée sur le lien entre colonisation et culture, rappelant l’histoire de l’Amérique du nord où un double « hold-up » a été perpétué : un hold-up sociologique avec la décimation de la population locale et son remplacement par des esclaves d’origine africaine, et un hold-up culturel, les États-Unis devenant la puissance dominante dans ce domaine, particulièrement après la deuxième guerre mondiale. La question de la langue dominante est pertinente car la projection du pouvoir ne s’exprime jamais seulement en termes politiques, économiques et militaires, mais aussi en termes culturels. Selon M. De Decker, l’évolution géopolitique et culturelle du vieux continent s’est caractérisée par une forte adhésion au modèle culturel et social anglo-saxon et, en ce qui concerne les aspects plus politiques de cette dynamique, par un flirt entre l’Europe et le Royaume-Uni. Ce dernier a été toujours très ambigu sur son appartenance au projet européen, comme le Général De Gaulle l’avait souligné. Selon l’orateur, la formation d’un noyau européen multilingue et multiculturel est la plus belle riposte à cette dynamique qui continue jusqu’au présent. M. De Decker a ensuite souligné l’importance de projets européens tels que le programme Erasmus dont le nom fait référence à un humaniste polyglotte. Le processus du Brexit est ici révélateur car les citoyens les plus « contaminés » par le multilinguisme étaient moins favorables à la sortie du Royaume-Uni de l’UE. L’orateur a aussi parlé de l’importance de la « langue élective » puisque tous ceux qui parlent plusieurs langues choisissent une langue autour de laquelle les autres langues apprises sont en orbite. Ce mécanisme offre aux personnes multilingues une capacité différente d’interagir avec la réalité car ils sont capables de voir le monde à travers plusieurs filtres. Pour cette raison, les initiatives qui permettent aux citoyens de faire l’expérience d’autres cultures, d’apprendre de nouvelles langues et d’élargir leur vision du monde sont importantes. M. De Decker a conclu en expliquant qu’une société multilingue est également utile pour enrichir la langue prédominante elle-même et que la langue anglaise s’est appauvrie en raison de son orientation universelle.

M. Denuit a ensuite demandé à Mme Sole-Mena d’expliquer l’importance de l’apprentissage de la langue pour les enfants.

Mme Anna Sole-Mena a abordé la question en racontant son expérience personnelle, en tant que personne née dans une famille d’origine catalane, en tant qu’étudiante durant son séjour Erasmus, et, enfin, en tant que mère au sein d’une famille multilingue. L’oratrice a expliqué que son intérêt envers le multilinguisme a été ravivé lorsqu’elle a dû réfléchir à comment éduquer ses enfants dans un environnement multilingue sans que ce processus ne soit source de traumatismes ou de problèmes cognitifs. Elle s’est alors informée des expériences des autres, a étudié la littérature dans ce domaine et a rencontré des éducateurs. Elle a ensuite décidé de publier un livre intitulé « Multilingues dès le berceau. Éduquer les enfants en plusieurs langues» car le sujet n’est pas fréquemment abordé nonobstant son importance. Mme Solé Mena a aussi souligné l’importance du multilinguisme au niveau européen et s’est déclarée être en accord avec les interventions précédentes. En ce qui concerne l’éducation des enfants, l’oratrice a mis en avant deux facteurs clés : la nécessité et la motivation. Mme Solé Mena a précisé que, si le premier facteur est donné par les besoins de communication de chaque enfant, le second doit nécessairement venir du noyau familial et des institutions éducatives. En effet, il est nécessaire de créer des occasions afin que les enfants puissent «rencontrer» et utiliser plusieurs langues dans leur vie quotidienne. L’oratrice a aussi ajouté que la valorisation du multilinguisme en famille est essentielle car les enfants aiment être mis en valeur et que cela renforce leur envie d’apprentissage. De plus, une approche ludique de l’apprentissage des langues est nécessaire. La présence de plusieurs cultures, et donc la nécessité de communiquer en différentes langues, ne devrait pas être seulement vu comme un moyen pour réussir dans la vie professionnelle, mais surtout pour communiquer plus efficacement avec les autres. Il est dès lors crucial d’enseigner les langues depuis l’enfance et cela devrait être considéré comme un droit de chaque élève européen. Il ne s’agit pas seulement de permettre la réussite professionnelle, mais surtout un développement personnel. Réagissant à la remarque du modérateur selon laquelle seulement certains milieux sociaux ont la possibilité d’éduquer des enfants multilingues, Mme Solé Mena a répondu que de nombreux élèves provenant de milieux défavorisés étaient aussi dans une dynamique multilingue.

Le débat et la session de questions-réponses avec le public a aussi touché aux thèmes suivants : la question du multilinguisme comme vecteur du principe de relativisme de la culture, comment l’utilisation d’une langue dominante peut décourager l’apprentissage d’autres langues ; la question de l’utilisation de l’anglais et la communication des institutions européennes avec les citoyens non multilingues, la question du multilinguisme et du milieu socio-culturel, l’expérience luxembourgeoise et le multilinguisme dans les systèmes éducatifs ;  la prévalence de l’anglais et la paupérisation de la langue maternelle ; la formation d’enseignants pour enseigner dans des classes multilingues ; la mondialisation et la question des langues, la question de la langue et sa relation avec les dynamiques politiques, l’utilisation des langues dans les institutions européennes; le rapport entre l’apprentissage des plusieurs langues et l’effective diffusion du multilinguisme ; l’efficacité du multilinguisme pour accroitre l’intégration culturelle ; la question du doublage dans les médias, la fonction des écoles européennes et le but de leur création, la corrélation entre les questions politiques et les langues, les initiatives et les déclarations officielles sur le multilinguisme des institutions européennes.

Voulez-vous approfondir les questions abordées lors de notre débat? Consultez les publications et références répertoriées ci-dessous:

Journée européenne des langues, Conseil de l’Europe

Le multilinguisme et l’identité européenne, Jacques Delmoly

L’éducation plurilingue et interculturelle comme projet, Conseil de l’Europe

Le multilinguisme au sein de l’Union européenne: du Plan Schumann au traité de Lisbonne, Parlement européen

À propos de la politique du multilinguisme, Commission européenne

Chiffres clés de l’enseignement des langues à l’école en Europe , Commission européenne

First European Survey on Language Commission européenne

Recommandation du Conseil de l’UE du 22 mai 2019 relative à une approche globale de l’enseignement et de l’apprentissage des langues

Chiffres clés de l’enseignement des langues à l’école en Europe, Commission européenne

Multilingualism: The language of the European Union, EP Think Tank

The fate of English in the EU after Brexit: expected and unexpected twists, Vox

Sans langue commune, l’Union européenne restera les États désunis d’Europe. Slate.fr

Le Multilinguisme : un défi et un atout pour l’Europe dans la mondialisation, Notes géopolitiques

Multilinguisme et enseignement, Université du Luxembourg

Le multilinguisme dès la crèche, Cahier des observation de l’enfant

Multilingües desde la cuna, Anna Sole Mena