RÉSUMÉ | Débat | Le dialogue interculturel dans l’Union européenne : quelles perspectives à l’horizon ?

Le 18 juin 2019, PubAffairs Bruxelles et la Représentation permanente de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) auprès de l’Union européenne ont organisé un débat d’idées qui portait sur la question du dialogue interculturel dans l’UE et ses perspectives pour le futur avec Mme Catherine Magnant, Conseillère, Culture et Créativité, Commission européenne, M. Élie Barnavi, Professeur à l’Université de Tel Aviv, titulaire du prix «Grand prix de la Francophonie de l’Académie française », Mme Oriane Calligaro, Professeure, ESPOL Lille, professeure invitée au Collège de l’Europe et co-directrice de la revue « Politique européenne », M. Renaud Denuit, Écrivain et Éditorialiste pour Agence Europe et M. Conny Reuter, Secrétaire Général, Solidar.

M. Stéphane Lopez, Ambassadeur, Représentant de l’Organisation Internationale de la Francophonie auprès de l’UE, a tenu un discours d’introduction.

Le débat était modéré par Mme Florence Autret, Correspondante de La Tribune à Bruxelles.

En guise  d’introduction, le Représentant permanent de l’OIF, l’Ambassadeur Stéphane Lopez, a rappelé la vocation première de son Institution au dialogue interculturel, alors qu’elle compte désormais 88 États et gouvernements, répartis sur les cinq continents soit une des plus larges diversités parmi les organisations internationales et régionales. Il a rappelé l’engagement de l’OIF dans l’adoption de la Convention de l’UNESCO sur la promotion et la protection des expressions culturelles et souligné l’importance qu’elle attribuait à la prise en compte du respect de l’altérité, des points de vue, des convictions, des traditions et des usages. Il a ensuite mis en lumière la diversité d’itinéraire des États membres de l’Union européenne dans l’histoire et rapproché ce cheminement des singularités culturelles, au sens anthropologique, qui expliquent bien souvent, au-delà de la défense des intérêts nationaux, les divergences, les différends et les blocages, auxquels on assiste lors des négociations au Conseil.

La modératrice, Florence Autret, après avoir présenté les intervenants, a lancé la discussion en demandant à Éli Barnavi de partager son expérience concernant le développement d’un musée de l’histoire de l’Europe.

M. Eli Barnavi a expliqué qu’en tant qu’historien, et plus spécifiquement spécialiste de l’histoire de l’Europe moderne, il est fasciné par la construction européenne qu’il considère comme un véritable « saut de civilisation » et un processus unique dans l’histoire du monde, processus selon lequel, pour la première fois, des États constitués et souverains ont décidé volontairement de fusionner pour créer une association qui ressemble à un empire, sans avoir ni un empereur ni une nation dominante. La forme intrinsèque de l’intégration européenne, à savoir une construction basée sur « les volontés des peuples » selon le langage du droit constitutionnel, a donné au projet européen une importance capitale en termes symboliques. M. Barnavi a insisté sur ce caractère volontaire du processus d’intégration européen, qu’il a qualifié comme extraordinaire, tout en constatant que les citoyens du vieux continent n’ont pas conscience de l’importance de la construction de l’Europe et de son caractère unique. M Barnavi a ensuite raconté comment il a été impliqué dans le développement d’un musée de l’histoire de l’Europe à Bruxelles : invité à Bruxelles en 1998 pour créer, avec d’autres passionnés de la construction européenne, une exposition sur l’histoire de l’Europe, il a eu l’idée de créer un musée de l’Europe afin de faire connaître l’histoire de la construction européenne parmi les citoyens. Des défis ont dû être surmontés. Rassembler les différents récits propres à chaque État membre a notamment été difficile. M. Barnavi a en effet expliqué que, bien que le résultat final du processus d’intégration soit une série d’institutions, de normes et de pratiques communes, le parcours d’intégration a été spécifique à chaque pays. Par conséquent, il est impossible, selon lui, de formuler un seul récit pour l’ensemble des pays membres. L’orateur a aussi remarqué que la création d’un musée de l’Europe avait contraint ses concepteurs à réfléchir à la manière de présenter des perceptions différentes et difficilement conciliables, et de choisir une approche méthodologique afin d’impliquer l’ensemble des citoyens européens. L’orateur a conclu en insistant que la nécessité de prendre en compte la complexité, l’épaisseur historique et les différentes perceptions de l’histoire de l’Europe, afin de créer un véritable espace qui permette une réflexion profonde et constructive.

La modératrice a ensuite demandé à Mme Magnat quelle était l’approche des institutions européennes en matière de politique culturelle et de dialogue interculturel.

En ce qui concerne la politique culturelle, Mme Catherine Magnant a précisé que l’Union européenne a été investie de compétences de soutien, ce qui lui permet de promouvoir les cultures européennes dans le respect de la diversité locale, régionale et nationale, tout en mettant en valeur le patrimoine culturelle de l’Europe. Cette approche est complexe puisqu’il s’agit, d’une part, de mettre en valeur les éléments communs et, d’autre part, de respecter les différences entre États membres et au sein des États membres. L’oratrice a ensuite souligné que les normes actuelles de l’Union ne permettraient pas d’agir de la même façon dans d’autres domaines à compétences partagées ou exclusives. Elle a remarqué qu’il était nécessaire de comprendre cet état de fait étant donné que la politique culturelle européenne s’est fixée comme objectif d’agir en tant que catalyseur d’expériences, partages, diffusions et échanges, sans imposer un modèle unique, mais en mettant en évidence la diversité culturelle. L’oratrice a ensuite expliqué que ces principes sont appliqués à l’ensemble des actions que l’UE met en place dans le domaine de la politique culturelle comme, par exemple, l’Année européenne du patrimoine culturel qui a comme objectif principal d’encourager le plus grand nombre de personnes à découvrir et à apprécier le patrimoine culturel de l’Europe, et ainsi renforcer un sentiment d’appartenance à un espace européen commun. L’oratrice a ensuite parlé de l’identité européenne qui, d’après elle, est constituée par plusieurs couches successives d’appartenances, les programmes de l’Union essayant de tisser des fils en encourageant une collaboration entre acteurs de territoires et pays différents, des échanges approfondis et un dialogue interculturel. L’oratrice a aussi remarqué que l’Année européenne du patrimoine culturel a eu un extraordinaire écho en termes de participation avec 14 000 projets réalisés, dont beaucoup avaient reçu le label de l’Année européenne du patrimoine culturel sans recevoir de financement. L’oratrice a ensuite fait remarquer que, bien que l’objectif principal de la politique culturelle de l’UE soit de mettre en valeur les aspects les secteurs culturels et créatifs, des projets abordant des sujets très délicats, tels que la question des « héritages contestés », comme la culture rom ou le passé colonial, avait aussi été sélectionnés.

La modératrice s’est ensuite tournée vers M. Denuit pour qu’il partage son expérience de journaliste et de fonctionnaire sur la question de l’intégration européenne et du dialogue interculturel.

M. Renaud Denuit a expliqué que dans les années 70, lors des premières élections européennes, les citoyens et les journalistes n’accordaient pas d’importance au processus, l’attention du public et des médias à l’époque étant fortement dirigée vers les questions nationales. L’orateur a expliqué que le premier défi auquel il avait été alors confronté durant son reportage sur le premier suffrage universel européen était d’expliquer les tensions et enjeux qui étaient en train d’émerger. En effet, l’orateur a expliqué, la narration des faits devait tenir compte d’une perception généralisée de la Communauté Européenne en tant qu’institution technocratique. L’orateur a souligné le contraste avec la situation actuelle où la question de l’intégration européenne est un sujet majeur couvert par les médias nationaux presque quotidiennement. M. Denuit a remarqué que, si le public européen d’aujourd’hui possède une opinion sur plusieurs dossiers d’importance comme l’eurozone ou l’élargissement aux Balkans, lors des premières élections européennes, les citoyens européens ne voyaient pas le lien entre la question de l’intégration et les questions d’intérêt national. Un « journalisme européen » a, d’après l’orateur, émergé parallèlement à la prise de conscience des citoyens de l’existence d’un débat public européen. M. Denuit a ensuite parlé de l’interculturalité à l’intérieur de l’administration de l’Union européenne, affirmant que, selon son expérience de fonctionnaire, l’enjeux est de trouver une approche commune à la règle, la diversité culturelle se reflétant aussi dans une vision différenciée des normes et des pratiques administratives.

La modératrice a ensuite posé plusieurs questions à Mme Calligaro sur la perception de l’intégration de l‘UE, sur la question de la mémoire en Europe et sur la question de l’éducation à l’intégration européenne.

Mme Oriane Calligaro a apporté au débat son expérience académique et pédagogique en soulignant qu’enseigner dans des instituts d’études européennes signifie être en contact avec des étudiants qui veulent contribuer au processus d’intégration et ont une vision idéalisée de l’Europe. L’oratrice a expliqué qu’elle adopte souvent une approche pédagogique qui vise à « déconstruire » les a priori positifs et à révéler la complexité et la difficulté du processus décisionnel et d’intégration. Elle a ensuite fait remarquer que, dans les « politiques symboliques » en particulier, comme le domaine de la culture, le fonctionnement du système institutionnel peut être synthétisé par le paradigme de la « négociation perpétuelle ». En effet, la construction européenne, soit en termes politiques soit en termes identitaires, est le résultat d’une négociation perpétuelle entre des gouvernements qui ont parfois un vision allant à l’encontre de l’idée d’Europe même. Dans ce contexte, l’oratrice a souligné l’importance de la question de la mémoire qui émerge de manière différentiée, divergente et/ou contestée dès que la diversité culturelle est abordée. Mme Calligaro a ensuite mentionné les mémoires de la deuxième guerre mondiale comme exemple de différences dans la perception de l’histoire, tout en soulignant que le but de l’exercice est toujours de faire comprendre que cet aspect de la diversité culturelle est souvent à la base des divergences des positions dans les institutions européennes. En ce qui concerne la tentative de mettre en évidence la diversité culturelle et en même temps de trouver un récit commun de l’histoire de l’Europe, Mme Calligaro a affirmé que les institutions européennes ont depuis toujours essayé de rassembler les points en commun de l’histoire de l’Europe afin de trouver un récit qui pourrait rassembler les européens. Toutefois, la complexité de son histoire, les différentes vagues d’élargissement, ainsi que la croissante diversité culturelle au sein des sociétés européennes ont confirmé l’importance du paradigme de « négociation perpétuelle ». L’oratrice a remarqué que le débat qui a suivi la réponse des institutions européennes à l’incendie de Notre Dame de Paris est un exemple de la manière dont les acteurs de la société civile réagissent et que le symbolisme du patrimoine artistique et culturel européen, souvent utilisé de manière simplifiée, doit se confronter avec une société européenne qui devient de plus en plus diverse dans ses visions du monde, comme dans ses croyances. Une des difficultés que les institutions européennes rencontrent dans l’élaboration d’un paradigme d’identité commune est l’émergence d’une résistance parfois nationale car, d’un côté, se trouvent des institutions supranationales qui, dans leur droit, veulent développer un discours d’identité commune, et, de l’autre, des gouvernements qui ont de plus en plus des orientations nationalistes et qui parfois s’opposent à toute tentative de trouver une narration qui puisse promouvoir une identité européenne commune.

Mme Autret a demandé à M. Reuters ses perspectives sur le rapport entre l’UE et la question du dialogue interculturel en Europe.

M. Conny Reuter a commencé son intervention en expliquant son parcours professionnel dans le milieu de la coopération franco-allemande dans les domaines de la jeunesse, la culture et l’éducation et en citant Jacques Demorgan qui affirmait que l’action européenne ne pénètre pas dans la diversité et la compréhension mutuelle. L’orateur a ensuite remarqué que cette dynamique est l’un des obstacles qui empêchent l’Europe d’avancer dans le processus d’intégration. M. Reuter a continué en remarquant qu’il est nécessaire de « s’approprier l’histoire » afin d’être des citoyens conscients, de comprendre le passé et, enfin, d’être capable de construire l’avenir, comme l’exprime la pensée de Willy Brandt. M. Reuter a ensuite expliqué que, dans ses activités de plaidoyer à Bruxelles, souvent, même dans les échanges entre différentes parties de la société civile, il a un manque d’écoute de « l’autre ». Une des causes de ce phénomène se trouve selon lui dans une dérive de la pensée économique qui se manifeste par l’utilisation à outrance du mot « délivrer ». Selon M. Reuter, dans la société européenne et globalisée contemporaine, il y a un malentendu fondamental sur la fonction de la politique : elle est supposée « produire », alors que sa fonction principale serait de donner une direction et un sens à la société, ainsi que dans la mise en place des politiques. Ces fonctions ne peuvent pas être confondues avec le processus de production au risque de dénaturer le rôle des institutions que le parcours de la construction européenne incarne. Sur la question du dialogue interculturel dans l’UE, l’orateur a regretté que les relations franco-allemandes, ainsi que les relations entre l’ensemble des États membres, soient de plus en plus basées sur l’incompréhension mutuelle. M. Reuter a donné comme exemple la réforme des services sociaux d’intérêt général, qui aurait constitué un avancement important en Europe et qui a échoué à cause de l’incapacité des acteurs de dialoguer au-delà de sa structuration différente sur fond historique et culturel dans les états membres. L’orateur a conclu en réaffirmant l’importance du dialogue interculturel au niveau diplomatique qui devrait se traduire dans des formes de dialogue politique qui aboutissent à la définition des intérêts communs (méthode communautaire), plutôt que des intérêts particuliers (méthode inter-gouvernementale) favorisant plutôt l’émergence du nationalisme.

La session de questions-réponses avec l’audience a couvert les thèmes suivants : la définition et les différences entre le multiculturalisme et l’interculturalisme, la formation interculturelle au sein des entreprises et dans les institutions européennes, la question migratoire et l’identité de l’Europe, les évènements marquants dans la perception de l’histoire en Europe, la prévention des génocides et la transmission de leur mémoire dans l’UE, la question coloniale et le processus d’intégration européenne, les journées de la mémoire en Europe, le mythe de l’Europe né des autoritarismes, l’euro en tant que symbole d’intégration, la question des conflits dans le Balkans et la question de l’élargissement au pays du sud-est de l’Europe, la comparaison entre la question israélienne et la question européenne, le rapport entre l’idéologie néolibérale et le processus d’intégration européen, la question de la définition du mot « culture », le financement par les institutions européennes, le phénomène du « populisme » et la question de l’intégration européenne et du dialogue interculturel, la culture du compromis dans les institutions européennes, les inégalités et la question du dialogue interculturel.

Voulez-vous approfondir les questions abordées lors de notre débat? Consultez les publications et références répertoriées ci-dessous:

Livre blanc sur le dialogue interculturel: Vivre ensemble dans l’égale dignité, Conseil de l’Europe

Dialogue interculturel, Commission européenne

L’Europe face au défi de l’identité : qui sommes « nous » ?, Fondation Schuman

Et si on recommençait par la culture? J.N. Tronc, Fondation Schuman

Julia Kristeva : « La culture européenne peut être la voie cardinale pour conduire les nations à une Europe plus solide », Le Monde

Europe de la culture et diversité culturelle européenne, faut-il choisir ?, Specque – Paris

Quelle diversité au sein de l’Union ?, Vie Publique

L’identité et la diversité culturelles de l’Europe, Discours de Jean-Claude Trichet, Banque Centrale Européenne

La culture et l’art au service du dialogue interculturel dans le contexte de la crise des migrants et des réfugiés, Union européenne