Relancer la croissance des pays émergents, M.Spence | Project Syndicate

Les pays émergents sont confrontés à de graves difficultés économiques qui nuisent à leur croissance (fulgurante il y a un temps) et affectent leurs perspectives de développement. Leur retour sur la voie de la convergence avec les pays avancés dépendra de leur stratégie face à un environnement économique de plus en plus complexe.

Leur développement n’a jamais été facile ou harmonieux. Mais depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à il y a seulement une dizaine d’années, le chemin qui y menait était relativement clair. Pour y parvenir, chaque pays devait ouvrir son économie à un rythme suffisamment rapide, s’appuyer sur toute la technologie disponible et sur la demande mondiale, encourager les exportations, investir en masse (certains l’ont fait à hauteur de 30% de leur PIB), favoriser les investissements directs étrangers et prendre les dispositions voulues pour faciliter le transfert des connaissances.

Au cours de ce processus, les pays émergents ont réalisé toute l’importance qu’il y avait à laisser fonctionner les mécanismes du marché, à garantir le droit de propriété et à assurer la stabilité macroéconomique et financière. Ils savaient aussi que la création d’emplois (surtout dans les zones urbaines), la modernisation de la production et une politique inclusive devaient constituer des objectifs prioritaires. Dès qu’ils ont mis en œuvre ce programme, les pays émergents ont rencontré des difficultés et affronté de nombreuses crises, souvent associées à un endettement excessif, au piége du taux de change et à une inflation élevée. En atteignant le stade de pays à revenus moyens, ils ont été confrontés aux piéges qui accompagnent la transition vers le statut de pays à revenus élevés. Néanmoins, dans un environnement international de plus en plus ouvert, caractérisé par une croissance (et une demande) élevée dans les pays avancés, ils ont accompli d’énormes progrès en peu de temps. Mais la situation a complètement changé après la crise financière mondiale de 2008. L’essentiel du programme de développement est resté le même, mais il est devenu beaucoup plus complexe.

Une partie des complications tient aux déséquilibres mondiaux, à des distorsions et à une volatilité accrue des flux de capitaux, des taux de change et des prix relatifs. Comme il s’agit essentiellement de problèmes nouveaux, il n’existe pas de feuille de route pour les résoudre. De leu coté, les pays développés n’avaient jamais tenté d’appliquer une politique monétaire non orthodoxe comme ils le font depuis quelques années – dans un contexte de taux d’intérêt extrêmement bas et des flux de capitaux transfrontaliers ultra-rapides.

Pour les pays émergents dont les marchés financiers sont relativement peu liquides, ces tendances poussent à une trop grande dépendance à l’égard des capitaux étrangers à bas prix qui peuvent repartir en un clin d’œil. Le coût extrêmement faible du crédit conduit à un endettement excessif, ce qui ébranle la volonté d’entreprendre les réformes nécessaires pour doper la croissance potentielle, et exacerbe la vulnérabilité de l’économie à une variation des taux d’intérêt ou à un changement d’humeur des investisseurs.

Pire encore pour les pays émergents riches en ressources naturelles, le prix des matières premières est à la baisse depuis 2014. Après une longue période de forte croissance de la demande (notamment chinoise), ils ont fini par considérer que le prix élevé des matières premières était une donnée quasi permanente – ce qui les a conduit à surestimer leurs revenus futurs. Maintenant que les prix ont chuté, ils doivent faire face à d’énormes déséquilibres et à des contraintes budgétaires sévères. Les gouvernements ne sont pas les seuls à s’être trompés, le secteur privé lui aussi s’appuyait sur des hypothèses exagérément optimistes pour justifier son surendettement.

Le ralentissement de la croissance dans les pays avancés s’est traduit par un ralentissement des échanges, ce qui a accru les difficultés. Ainsi que Mohamed El-Erian l’a noté, dans l’économie mondiale, le voisinage d’un pays – ceux avec lesquels il entretient des liens économiques ou financiers – compte beaucoup.

Cela s’applique encore davantage aux pays émergents qui sont devenus très dépendants de leurs voisins. Ils sont confrontés à des changements macroéconomiques d’origine externe, à des politiques monétaires non orthodoxes, à une volatilité généralisée et à une faible croissance dans les pays développés. Ne pouvant s’appuyer sur l’expérience, il n’est pas surprenant qu’ils réagissent de manières très diverses à ces défis.

Le plus souvent, ceux qui s’en tirent le mieux, comme l’Inde, ont joué sur des facteurs fondamentaux de croissance bien orientés et sur des réformes accompagnées de mesures pragmatiques et efficaces pour contre-balancer les causes externes de volatilité. Il est vrai que l’Inde a aussi bénéficié du pétrole à bas prix.

Des pays exportateurs de matières premières comme le Brésil ont eu davantage de difficultés. La chute de prix des matières premières et l’inversion des flux de capitaux ont mis en lumière les insuffisances de leur modèle de croissance, alors qu’elles n’apparaissaient pas auparavant en raison d’un contexte alors favorable.

Un autre défi se fait de plus en plus menaçant. Quelle que soit la voie que choisissent les pays émergents pour y répondre, ils doivent prendre en compte le basculement lié au développement des technologies digitales gourmandes en capitaux. La haute technologie a certes suscité l’économie du partage et créé de nouveaux emplois, mais elle en a supprimé au niveau des tâches routinières ou de travail de bureau – surtout en réduisant ou en supprimant les tâches d’intermédiation.

Les progrès rapides de la robotique en sont une bonne illustration : des machines de plus en plus sophistiquées pourraient remplacer la main d’œuvre à faible coût dans de nombreux secteurs. Du fait de leur coût fixe élevé et de leur coût variable faible, quand les robots deviendront plus rentables que la main d’œuvre humaine, la tendance ne va pas se renverser, d’autant qu’il est possible d’installer ces lignes d’assemblage automatisées à proximité des marchés, et non plus là où la main d’œuvre est la moins chère.

Les emplois dans les lignes d’assemblage électronique qui tiennent un rôle majeur dans le commerce international et ont contribué à la croissance dans nombre de pays émergents – dont la Chine – sont les premiers menacés. Les secteurs du textile, de l’habillement, de la couture ou de la chaussure sont encore peu automatisés, mais c’est seulement une question de temps.

Alors que les sources classiques d’avantage comparatif s’assèchent, il faudra accorder plus d’importance aux services (en insistant sur les services exportables) et ajuster l’investissement en matière de capital humain. Cela concerne surtout les pays qui en sont au début de leur développement ; ceci dit, il est trop tôt pour dire si cela revient à s’affranchir des premières étapes du développement. Le modèle de croissance relativement non orthodoxe de l’Inde, avec la priorité accordée dès le début aux services pourrait servir d’exemple.

Quoi qu’il en soit, les pays en développement – notamment les pays émergents – ont du pain sur la planche. En se fixant des objectifs supplémentaires sur la voie d’une croissance durable (se protéger contre la volatilité, compenser les conditions extérieures et s’adapter aux tendances technologiques fortes), ils feront des erreurs et pourront même trébucher. Il en résultera de grandes différences de résultats entre eux, ce qui diminuera probablement le rythme moyen de la convergence. Mais selon moi, cela n’empêchera pas la convergence.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz