Résumé | Débat | Croissance, distribution de la richesse et capital humain: quels défis sur le long terme pour l’Union européenne?

Le mardi 24 mars, dans les locaux de Science14 Atrium à Bruxelles, PubAffairs Bruxelles organisait un débat autour de la relation entre la croissance économique, la distribution de la richesse et le capital humain, trois concepts qui représentent autant de défis sur le long terme pour l’Ue. L’événement était modéré par M. Pierre Baussand, Directeur de Social Platform, et participaient à titre d’orateurs M. Philippe Lamberts, député européen (Verts/BE), M. Georgi Pirinski, député européen (S&D/BG) et M. Guillaume Balas, député européen (S&D/FR)

 

En guise d’introduction, Pierre Baussand a présenté les conclusions d’une étude récente de l’OCDE selon lesquelles l’augmentation des inégalités en Europe ces 30 dernières années a eu un impact négatif sur la croissance économique. Le modérateur a ensuite passé en revue les principaux défis sociétaux qui ont émergé après la crise économique et financière en Europe et a rappelé brièvement les mesures que les institutions européennes ont adoptées pour y répondre, citant notamment le plan d’investissement récemment lancé par la Commission et la ligne ambitieuse en matière de politique sociale que le Président Juncker a énoncé dans son discours de confirmation au Parlement.

M. Baussand s’est ensuite tourné vers les orateurs et leur a demandé de répondre brièvement à la question préalable, énoncée comme suit: «Pensez-vous que les politiques économiques européennes répondent aux défis actuels? ».

Il a soumis cette même question aux membres de l’auditoire, en leur demandant de répondre par oui ou par non. Le débat proprement dit a alors débuté, et s’est conclu par une session de question/réponse.

Invité à prendre en premier la parole, M. Lamberts a répondu non à la question posée, faisant remarquer que les politiques de la Commission européenne qui visent à diminuer les inégalités à travers la formule «croissance économique = diminution des inégalités» sont fondées sur de fausses prémisses. Selon le député, si l’on compare les données sur la croissance économique et les inégalités dans les dernières trois décennies, on observe qu’il n’y a pas de corrélation entre les deux et que d’autres facteurs liés aux politiques fiscale et sociale, qui réglementent la redistribution de la richesse, entrent en jeu. Selon lui, les politiques menées entrainent par leur nature une augmentation des inégalités et il ne faut pas s’étonner de la croissance actuelle des inégalités en Europe étant donné que, depuis des années, la diminution de la dette et la réduction du coût du travail sont les principes qui guident la gouvernance économique européenne et que soutient encore aujourd’hui la Commission.

M. Pirinski a répondu en déclarant qu’il était évident que les politiques actuellement menées ne sont pas adéquates face aux défis des inégalités en Europe. Dès lors, souligne le député, il faut s’efforcer de trouver des solutions pratiques. A cet égard, M. Pirinski a mentionné une étude sur la situation de l’emploi et le développement social qui démontre que, si les difficultés liées à la crise économique persistent, ce sont les pays de l’UE qui ont investi dans le capital humain qui ont le mieux réussi, parvenant à combattre la crise tout en gardant un niveau de protection social élevée. L’orateur a ensuite noté que c’est en raison des insuffisances du volet social des politiques de l’Ue que le Parlement n’a pas voté en faveur du programme d’action de la Commission pour 2015.

M. Balas a débuté son intervention en mettant l’accent sur les contradictions du plan d’investissement Juncker qui prévoit un certain levier financier pour les économies des États membres qui se sont engagés dans des reformes structurelles et qui ont réduit de manière considérable leurs dépenses budgétaires. Selon lui, même si on peut comprendre la logique de ce plan, il est très probable que sa mise en œuvre aura pour effet de défavoriser les investissements pour les pays et les territoires qui en ont le plus besoin. L’orateur a aussi remarqué que cette dynamique est due principalement à une mauvaise conception de la gouvernance de la monnaie unique et que les instruments de redistribution font défaut, à la fois pour soutenir les politiques sociales et pour augmenter la capacité de production et d’innovation. Selon le député, l’existence de mécanismes d’ajustement aurait pu permettre d’augmenter la convergence économique et la cohésion des pays membres, cohésion dont d’affaiblissement pourrait remettre fortement en cause le projet européen dans un futur proche.

Le débat a principalement porté sur les raisons au niveau européen de la prévalence des inégalités. M. Lamberts, prenant en exemple l’histoire de l’Allemagne, a expliqué qu’il ne pouvait y avoir d’union monétaire sans système de distribution financière, sans union fiscale, sujet qui, selon lui, est un tabou politique dans le contexte actuel. L’orateur a aussi noté que le l’UE ne peut plus se permettre de baser sa politique économique sur une convergence au niveau des dépenses et une compétitivité au niveau des recettes, arguant que les victimes de la guerre fiscale sont les contribuables et les PME. M. Pirinski a fait remarquer que les inégalités n’existent pas seulement entre États européens, mais également en leur sein, et a appelé à un vrai «pacte social». L’orateur a continué en affirmant que l’histoire récente et passée donne plusieurs exemples de pays qui ont pris des mesures sociales concrètes pour lutter contre les inégalités. M Balas a commenté ce sujet en mettant l’accent sur le volet politique et particulièrement sur le fait que son groupe politique, dans les institutions européennes et ailleurs, devrait chercher plus de consensus sur les thèmes sociaux en dehors du schéma politique de coalition existant afin de gagner plus de poids dans les négociations avec les autres groupe politiques.

Un deuxième sujet de discussion était la question des alternatives viables à la politique actuelle qui permettraient de lutter contre les inégalités en Europe. M. Lamberts a déclaré que l’UE devait «réanimer» l’investissement et s’engager dans des projets structurants comme la transition énergétique. Selon lui, cela permettrait non seulement de créer massivement des emplois, mais aussi de réduire la dépendance de l’Europe dans ce domaine et les dépenses sur le long terme. M. Lamberts a aussi souligné que, la concurrence fiscale entre les États membres mettant en danger la cohésion de l’Ue, il convient de créer un vrai budget fédéral et de construire une véritable union fiscale qui permettrait à l’Europe de prospérer dans le futur. M. Pirinski a insisté sur le fait que les citoyens ne croient plus que les gouvernements et les institutions sont capables de résoudre leurs problèmes et que l’Ue est dès lors en grand danger. Selon lui, il s’agit de changer la perception selon laquelle, lorsqu’on parle de politique sociale, on pense à la notion de filet de sécurité, de compensations pour les «dommages collatéraux» des politiques économiques. Une politique sociale doit être envisagée comme un instrument pour la croissance et la compétitivité. Selon lui, un «New Deal» européen est nécessaire. M. Balas a fait remarquer que la question était de savoir où investir, dans quel projet, et a exprimé ses craintes quant à un manque de vision stratégique. Selon lui, il faudrait croiser l’approche keynésienne classique avec une approche écologique.

Parmi les autres questions abordées durant le débat et la session questions-réponses figuraient: le futur de l’emploi face à des phénomènes comme la robotisation,la nécessité d’être compétitif en jouant sur la valeur et la qualité des produits et services plutôt que sur les prix, la séparation des métiers bancaires, la menace de la radicalisation politique et la nécessaire réinvention des partis politiques, la nécessité de créer des liens avec les citoyens et notamment la population la plus jeune.

Voulez-vous approfondir les questions abordées lors de notre débat? Consultez les publications et références répertoriées ci-dessous:

Inégalité de revenus et croissance économique, OECD

Des politiques bien conçues pour réduire les inégalités avec efficience, Fond Monétaire International

La politique économique de l’UE se dessine, Commission européenne, DG Emploi, Affaires sociales et inclusion

Innovation sociale, Commission européenne, DG Emploi, Affaires sociales et inclusion

Le capital au 21e siècle, Thomas Piketty