L’un des facteurs stratégiques déterminants de la guerre russo-ukrainienne en cours est le recours massif à des capacités dronisées, aériennes mais aussi maritimes et terrestres, qui révolutionnent la physionomie du champ de bataille. Pour autant, force est de constater qu’une partie significative de ces drones est encore télépilotée, téléopérée ou encore télésupervisée, attestant du fait que l’autonomisation des capacités militaires est encore en gestation.
Les perspectives de recours croissant, voire massif, aux systèmes autonomes dans tous les segments opérationnels portent les germes d’une transformation en profondeur du champ de bataille. Or, le milieu sous-marin a historiquement été moteur d’innovation pour les engins autonomes, du fait de la complexité pour l’être humain d’y opérer. L’accroissement constaté de l’activité civile sous la mer ces 25 dernières années a ainsi suscité des progrès technologiques significatifs dans le domaine et une baisse des coûts des véhicules sous-marins commerciaux. La France peut s’appuyer en la matière sur un écosystème civilo-militaire institutionnel, industriel et scientifique favorable.
Ce n’est cependant que depuis une dizaine d’années que les technologies permettant un certain niveau d’autonomie des drones – incluant potentiellement des tâches militaires – arrivent progressivement à maturation, nourries notamment par l’explosion du segment des drones aériens et par les besoins de l’industrie pétrolière, principale cliente historique des drones sous-marins. L’autonomie dans le milieu sous-marin suppose toutefois de pouvoir surmonter les contraintes physiques et techniques spécifiques à ce milieu, telles que la « rugosité » et l’opacité.
En raison des défis posés par ce milieu très adverse, le développement de drones sous-marins nécessite le développement parallèle de plusieurs composants technologiques distincts, appuyé par une recherche scientifique en pointe. Les progrès non homogènes de ces différentes briques technologiques limitent les capacités actuelles des drones sous-marins, notamment dans les domaines des communications et de l’endurance.
L’ensemble de ces contraintes et limitations continue de peser sur la capacité actuelle à déployer des engins opérationnels pleinement autonomes dans le milieu sous-marin. Le secteur fait, à ce titre, la distinction entre les UUV (Unmanned Underwater Vehicles), véhicules sous-marins de tous types, notamment télépilotés ou télésupervisés, et les AUV (Autonomous Underwater Vehicles), véhicules sous-marins intégrant des éléments d’autonomie. L’orientation des développements technologiques pour les drones sous-marins a toutefois dépassé le simple contrôle automatisé pour rechercher une plus grande autonomie comportementale, l’objectif final étant de parvenir à des systèmes pleinement capables d’opérer seuls. Cette transition de l’automatisation vers l’autonomisation n’en est qu’à ses débuts et s’appuiera vraisemblablement fortement sur les apports de l’intelligence artificielle (IA), au profit de la détection et de l’analyse des données, mais aussi pour l’autonomie de mission.
L’industrie reste aujourd’hui une force d’innovation dans le segment des drones sous-marins. La plupart des marines mondiales ont ainsi opté pour une approche prudente et itérative afin de tester des capacités reposant pour la plupart sur des solutions commerciales et d’étudier la juste intégration de drones sous-marins dans leur structure de forces. Le recours militaire à des drones sous-marins autonomes dans un contexte opérationnel soulève en effet bon nombre de questions, notamment en termes de choix de conception ou sur le plan de la sûreté et de la sécurité. Une des questions centrales reste toutefois de déterminer si les drones sous-marins ont vocation à venir offrir des capacités d’appoint aux forces navales ou s’ils viendront offrir une alternative à ces dernières dans certains segments. Cela pose naturellement la question du concept d’emploi opérationnel pour ces moyens sous-marins autonomes, à laquelle il ne semble pas y avoir de réponse absolue.
Bien que les drones sous-marins soient effectivement susceptibles, à leur plein potentiel, de provoquer des ruptures majeures sur le champ de bataille naval, le niveau de maturité technologique pour des applications opérationnelles pleinement autonomes reste aujourd’hui à un stade embryonnaire. Certains facteurs capacitaires classiques pourraient par ailleurs limiter le recours massif à ce type de vecteurs : le coût lié au caractère technologique avancé, les besoins en ressources humaines qualifiées et la complexité de la maintenance opérationnelle. En outre, l’écosystème militaire nécessaire pour pleinement intégrer ce type de capacités navales n’existe pas encore.
Ces enjeux méritent d’être discutés entre les forces armées et l’industrie française, alors que ces technologies sont encore dans une phase émergente. Ce dialogue devra utilement être formalisé et entretenu au fil des développements technologiques dans le secteur. Au regard des promesses que dessine l’avènement de l’autonomisation dans le milieu sous-marin, il apparaît nécessaire que les marines s’y investissent et s’y préparent, quel que soit le concept d’emploi qu’elles auront retenu, offensif ou défensif. Il s’agit de dessiner au plus tôt et d’accompagner l’intégration des capacités qu’elles auront choisies, mais également de se préparer à la menace potentielle que les drones sous-marins feront peser sur les forces navales et les infrastructures maritimes.