Longtemps prompte à afficher sa distance vis-à-vis du monde militaire, la Silicon Valley renoue aujourd’hui ouvertement avec ses origines guerrières. De Google à Anthropic, en passant par Meta, Palantir ou Anduril, les géants américains de la tech multiplient les contrats avec le Pentagone, tandis qu’en Europe, Mistral AI, Helsing ou Quantum Systems incarnent l’essor d’un écosystème DefTech naissant.
Cette étude retrace la généalogie de ce rapprochement, souvent occultée par le récit contre-culturel de la Silicon Valley, avant d’en analyser les mécanismes économiques, géopolitiques et idéologiques. Elle interroge enfin les risques que ce basculement fait peser sur la souveraineté des États et l’équilibre démocratique, un enjeu tout particulier pour une Europe encore largement dépendante des infrastructures technologiques américaines.
Le rapprochement croissant entre les acteurs technologiques et les institutions militaires constitue l’un des bouleversements majeurs de la décennie en matière de conception de la guerre. Après avoir cultivé, dans les années 2010, une image de distance vis-à-vis des usages militaires, dont le retrait de Google du projet Maven en 2018 reste l’épisode le plus emblématique, la Silicon Valley et ses homologues européens embrassent désormais ouvertement les marchés de la défense. Google, Meta, Anthropic, xAI et OpenAI ont décroché d’importants contrats auprès du Pentagone en 2025, tandis qu’en Europe, Mistral AI, Helsing ou Quantum Systems s’inscrivent dans une dynamique comparable. Cette étude montre cependant que ce virage ne constitue pas une rupture mais un retour aux origines historiques de la Silicon Valley, née des financements militaires de la Seconde Guerre mondiale puis de la guerre froide. Sa nouveauté tient à l’intensité et à la vitesse du phénomène, portées par trois dynamiques convergentes : l’inversion du cycle d’innovation (le civil précède désormais le militaire), l’afflux massif de capitaux publics et de capital-risque vers la défense, et un basculement idéologique qui érige l’engagement militaire des entreprises tech en devoir patriotique et en combat contre le wokisme supposé de toute une génération de salariés et dirigeants, dans un contexte de retour à des conflits armés de haute intensité.
Des résistances existent, sous la forme de pétitions, démissions et bras de fer entre acteurs privés et puissance publique – à l’image du différend entre Anthropic et le département de la Défense américain –, mais elles demeurent marginales. Les risques induits par cette privatisation rampante de la défense sont pourtant considérables : perte d’expertise étatique et de contrôle des équipements, mais aussi intrusion d’acteurs privés dans la stratégie et la prise de décision militaire. Des risques de dégradation démocratique émergent également, liés à l’utilisation civile de technologies développées à des fins militaires, notamment en matière de surveillance de masse.
Le cas de l’Europe est également abordé dans cette étude, rappelant que l’essor d’un écosystème DefTech ne doit pas masquer une dépendance persistante aux infrastructures américaines (cloud, puces, modèles fondamentaux). Celles-ci limitent structurellement l’autonomie stratégique européenne et exposent le continent à une vassalisation face aux champions américains.
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Laure de ROUCY-ROCHEGONDE: Directrice du Centre géopolitique des technologies de l’Ifri
Benjamin PAJOT: Chercheur associé, Centre géopolitique des technologies de l’Ifri