Apparu au début des années 2000, le concept de nation-cadre obéit à différentes logiques, qu’il s’agisse d’assumer le leadership d’une opération militaire, de diriger un projet capacitaire commun ou de commander une structure de forces permanente. Dans tous les cas, le pays qui assume ce rôle entend bien y trouver un surcroît d’influence politico-militaire.
Plutôt pensé à l’origine pour des scénarios de gestion de crise, ce concept doit désormais être analysé sous l’angle d’un « engagement majeur », hypothèse clairement réaffirmée dans la « Revue nationale stratégique 2025 » et soulignant l’impératif de disposer de forces aptes à conduire un conflit interétatique dans la durée. Le défi est donc tout autre et doit être replacé dans un contexte où la défense du continent européen pourrait reposer essentiellement sur les seules forces de ses propres pays, du fait de l’affaiblissement tangible du lien transatlantique.
Être nation-cadre suppose en premier lieu de disposer d’un certain nombre de capacités critiques de commandement et d’appui qui assurent une cohérence aux modules de forces déployés. Or ces critical enablers font précisément défaut en Europe, puisque le système de forces collectif a été pensé et organisé autour d’une contribution américaine décisive. En plus de ce rôle d’architecture capacitaire, la nation-cadre doit aussi pouvoir offrir une « masse de combat » suffisante pour donner l’impulsion à l’ensemble. Relever ce défi à court terme est extrêmement ambitieux, d’autant qu’il pourrait s’inscrire dans une logique de compétition entre États européens cherchant à traduire leur effort de réarmement en influence politique ou en retour industriel. Il convient donc de mesurer le niveau de ces efforts pour envisager les changements possibles au sein de la hiérarchie politico-militaire du continent.
À l’échelle européenne, aucun pays ne répond aujourd’hui à tous les critères : si le poids de l’Allemagne et de la Pologne est appelé à s’accroître, la France conserve des avantages comparatifs qui lui donnent, pour quelque temps encore, une certaine longueur d’avance pour proposer des projets communs lui permettant d’être nation-cadre, notamment sur des sujets à dimension stratégique. Elle gagnerait aussi à mieux organiser des « clubs d’affinitaires » afin de réunir les conditions pour structurer des clusters de forces dimensionnants, en amont d’un engagement majeur.